Vous résidez depuis une vingtaine d'années à Espondeilhan mais vous avez réglé des conflits diplomatiques à l'autre bout du monde toute votre vie…

En effet, après avoir été directeur adjoint du cabinet de Roland Dumas aux Affaires étrangères, j'ai exercé la fonction d’ambassadeur en Indonésie (de 1992 à 1995) puis en Australie (de 1995 à 2000) et en Inde (2002 à 2007). J'ai ensuite été, entre autres, conseiller diplomatique du Gouvernement et président du Conseil des affaires étrangères entre 2007 et 2008. J'ai par ailleurs dirigé la fondation Asie-Europe dès 2008 afin de faciliter les rapports entre Asiatiques et Européens. Retraité depuis 2011, je préside actuellement une fondation qui avait été créée après l'affaire du Rainbow Warrior pour réparer les relations entre la France et la Nouvelle-Zélande.

A quel point la parole compte pour un ambassadeur  ?

Notre mission première est de faire le lien entre notre pays et celui où l'on se trouve. Nous représentons le chef de l’État et ses ministres. Nous sommes à la fois un mentor et un chef d'orchestre qui a des instructions et doit faire approuver un plan d'actions.  Il s'agit donc de faire passer la parole politique de notre État dans le pays d'accueil et sa société. Pour ce faire, il faut comprendre la situation et les enjeux, absorber l'histoire. Ces éléments vont faire la densité des contacts et nous permettre de faire face à des inimitiés, voire des conflits. Je pense notamment à la période où je suis arrivé en Australie, Jacques Chirac venait d'annoncer la dernière campagne d'essais nucléaires dans le Pacifique, à quelques milliers de kilomètres des Australiens. Il a fallu faire comprendre à ceux qui avaient leur propre grille de lecture, la réalité des phénomènes. Il a fallu gérer les relations entre les deux gouvernements et l'opinion publique australienne. Une crise compte toujours trois étapes  : elle débute, se développe et se termine. Aux ambassadeurs de trouver des solutions et de prévoir la fin pour que celle-ci ne devienne pas un handicap avec l'autre pays.

C'est là qu’intervient le poids des mots  ?

La communication est extrêmement importante. Beaucoup pensent qu'un ambassadeur ne fait que de la représentation. C'est vrai qu'il contribue au rayonnement de son pays à l'étranger, mais il est aussi proche de la vie des gens, il assiste à des colloques, fait passer des messages. Il a donc des grands yeux, des grandes oreilles et une «  grande gueule  » pour se faire entendre et porter le message, soit dans un langage diplomatique et politique, soit dans celui de la société. Lorsqu'il y a des oppositions sur les questions religieuses par exemple, il faut faire comprendre à l'autre que nos valeurs ne sont pas hostiles aux pays musulmans et conservateurs. Nous devons faire entendre que chacun peut justement apporter ses valeurs, que le dialogue est utile, qu'il faut parler, s'ouvrir, échanger et faire ressortir le meilleur de nos différences. Nous travaillons au point de contact entre deux mondes différents. Pour répondre précisément à la question donc, oui, le langage, assorti d'une certaine empathie, est vital. C'est un élément important de la diplomatie. Le message est mieux perçu si l'on trouve les bons mots. Mais l'absence de mots peut parfois être tout aussi révélateur de ce que l'on ne dit pas...

Alors qu'il va falloir oeuvrer à la construction d'une grande région, existe-t-il, selon vous, une méthode pour ouvrir le dialogue et la coopération et éviter ainsi les querelles d'égo  ?

Les deux entités que sont le Languedoc-Roussillon et le Midi-Pyrénées sont très intéressantes historiquement. Si elles n’arrivent pas à trouver de zones de consensus, il y aura des pertes phénoménales car cette grande région constituée du monde d'oc peut avoir une visibilité internationale stimulée. Notamment le Languedoc qui peut avoir un coup de pied commercial aux fesses. C'est une raison suffisante pour trouver un modus vivendi. Qu'il reste des querelles de clocher, c'est normal.

Plus localement, en lien avec l'actualité de l'aéroport de Montpellier qui voudrait se développer quitte à faire de l'ombre à celui de Béziers-Cap d'Agde, on a vu récemment fleurir les termes de «  déclaration de guerre  », « d'offensive  ». L'importance du verbe peut-elle avoir une influence ?

Oui, même si cela ne ressort pas de mon domaine de prédilection, j'ai l'impression que dans les conflits de ce genre, les mots servent de supports pour des rivalités de personnes ou des rivalités politiques. Et dans ce type de cas, si la matière et le fond comptent, l'affrontement compte également pour beaucoup. Évidemment, la façon dont les polémiques vont avoir lieu sera d'autant plus sanglante que les gens verront leur intérêt personnel impliqué au-delà de la position qu'ils défendent. En tant que directeur adjoint de Roland Dumas, j'avais vu des conflits entre ministres. Soit parce qu'ils défendaient des points de vue différents, soit parce qu'ils ne pouvaient simplement pas se voir en peinture depuis toujours  ! Et c'est extrêmement difficile de traiter ces problèmes car là, l'usage des mots devient une méthode pour les aggraver et donc une «  arme de guerre  ».

Est-ce différent de la vie diplomatique internationale  ?

Les ambassadeurs savent qu'ils défendent des pensées opposées à celles de leurs interlocuteurs. Même s'ils se « tapent dessus  », ils savent pertinemment qu'un jour ou l'autre, il faudra discuter, se mettre d'accord, signer un papier et solder la bagarre. C'est la raison pour laquelle on crée les règles, on isole une zone de sécurité et on la respecte. C'est plus difficile à mettre en œuvre dans les conflits politiques locaux car le consensus n'existe pas vraiment. Et lorsque les mots sont excessifs, cela devient contraire à tout ce qui peut permettre de vivre ensemble. C'est négatif et très dangereux.

Comment réagir  ?
Mon expérience m'a appris que le fait de dire «  j'ai raison, vous avez tort », n'amène rien. Cela n'entraîne que la prolongation des conflits, le mépris, la haine et les complications. C'est encore plus important dans les relations sociales. Partout en France, on revient à une période d'affrontement des mots doublée d'une volonté de faire renaître des clivages qui rendent le dialogue impossible. Quand on crée ces barrières de langage, on va vers l'inconnu. Le seul usage des mots doit être d'écarter autant que possible les parties du conflit pour éviter que la mécanique de ce qui est irréversible ne s'engage. La première des choses est donc de ne pas employer des mots qui fixent et enracinent les conflits, et nous précipitent dans l'affrontement. Il y a toujours un compromis possible. Et l'on ne peut le trouver que dans la parole, le respect d'autrui, la coexistence. C'est à cela que sert la diplomatie.